Qui était Jakow Trachtenberg ?
Odessa, 17 juin 1888. Zurich, 26 octobre 1951. Ingénieur, éditeur, apatride.
Un pacifiste dans une fabrique de canons
Né à Odessa dans une famille juive, fils d'un négociant en bois, Trachtenberg sort ingénieur de Saint-Pétersbourg en 1915. La même année, il sert comme infirmier dans un poste d'évacuation de la Croix-Rouge et reçoit une médaille de l'ordre de Saint-Stanislas.
Il entre ensuite à l'usine Oboukhov, l'un des grands complexes d'armement de l'empire, et en devient ingénieur en chef en 1918, sous administration bolchévique. En avril de cette année-là, il rédige un rapport proposant une commande de dix mille tracteurs, destinée à faire basculer l'usine de la production militaire vers la production civile. Le projet n'aboutit pas, l'usine ferme, rouvre, et il part.
L'exil permanent
Il quitte la Russie en 1919 pour Berlin, à 31 ans, et se déclare apatride dès son arrivée. Il le restera jusqu'à sa mort : passeport Nansen en 1933, statut d'apatride en Autriche, en Yougoslavie, puis en Suisse.
À Berlin-Charlottenburg, où s'est installée une importante colonie russe, il fonde une maison d'édition, publie une revue sur la Russie et une série de manuels d'auto-apprentissage des langues, la première méthode à porter son nom. Il travaille sur l'un de ces manuels avec Vladimir Nabokov, alors jeune émigré.
Il épouse Alice Bredow, pianiste concertiste et mezzo-soprano, fille du peintre Albert Bredow. Ce mariage lui fait perdre sa nationalité allemande à elle. Elle sera, sur trente ans, l'agent principal de sa survie et de sa postérité.
En 1937, depuis Vienne, il publie « Friedensministerium », plaidoyer pour un ministère international de la paix. La même année, un courrier de la Gestapo signé de Heydrich s'intéresse à ses publications.
1938 à 1945
Après l'Anschluss, il est arrêté trois fois à Vienne entre avril 1938 et juin 1940. Sa fiche de la Gestapo de Vienne, datée du 23 avril 1940, porte le numéro 2227. Alice obtient sa libération à chaque fois.
Suivent cinq années de déplacements : Zagreb en juillet 1940, un camp en Slovénie, une évasion, Belgrade, Split sous occupation italienne, puis en février 1944 une arrestation par la Gestapo. La déportation vers la Pologne est évitée par l'intervention d'un ami. Il passe par le travail forcé à Leipzig, puis par un camp de concentration, probablement Jasenovac. Alice, qui parle croate, dispose d'argent et porte un nom prussien connu, obtient sa sortie.
Ils quittent la Croatie le 30 janvier 1945, passent par Trieste et Milan, et franchissent la frontière suisse le 25 avril 1945.
Ce que la méthode doit à ces années
Sur cette période, une chose est constante dans toutes les sources : il passe l'essentiel de son temps disponible à réarranger des nombres et à chercher des raccourcis de calcul, pour la multiplication comme pour les carrés et les racines.
Le récit des années 1960 ajoute qu'à défaut de papier il griffonnait sur des morceaux d'emballage et des enveloppes usagées, et travaillait surtout de tête. Cette partie relève du récit, pas du document.
Mais la structure de la méthode, elle, est vérifiable, et elle est cohérente avec ces conditions. Chaque colonne ne mobilise qu'un chiffre et son voisin immédiat. Le report ne dépasse jamais 2, contre 8 dans la multiplication posée. Aucune table n'est requise, une seule liste de dix doubles suffit. La charge mémoire à chaque instant est minuscule et constante, indépendante de la longueur du nombre.
Autrement dit : c'est une méthode conçue pour tourner dans une tête, sans support, sur de longues durées. La biographie ne prouve pas la méthode, mais la méthode ressemble à sa biographie.
Zurich, et la postérité posthume
En Suisse, il se rétablit, obtient l'asile en 1947, et se met à enseigner en choisissant délibérément des enfants réputés sans aptitude au calcul. En 1950, il fonde à Zurich un institut consacré à la formation au calcul rapide.
Il meurt le 26 octobre 1951, chez lui, d'une angine de poitrine dont il souffrait depuis son arrivée. Il a 63 ans, et sa méthode est alors connue de quelques dizaines de personnes.
Tout le reste est l'œuvre d'Alice Trachtenberg. Le livre qui fera la célébrité de la méthode, « The Trachtenberg Speed System of Basic Mathematics », traduit et adapté par Ann Cutler et Rudolph McShane, paraît en 1960, neuf ans après sa mort. Life lui consacre un article le 17 mai 1963, Der Spiegel le 10 septembre de la même année.
Son parcours, d'Odessa à Zurich
Une mise en garde sur les sources
La biographie de Trachtenberg qui circule dans les livres, les articles et les sites est en grande partie issue de la préface de ce livre de 1960, et elle a été embellie à chaque reprise.
Les archives ne confirment ni les plus hautes distinctions du Berginstitut, ni la société des bons samaritains, ni la direction de onze mille ouvriers à vingt ans, ni la fuite de Russie déguisé en paysan, ni le mariage avec une aristocrate, ni les cinq années passées en camps de concentration.
Ce qui reste après vérification est plus sobre, et à mon sens plus fort : un ingénieur pacifiste devenu apatride à 31 ans, qui a passé vingt-cinq ans à fuir, qui a calculé de tête faute de mieux, et dont l'œuvre a été sauvée par sa femme après sa mort.
Si tu veux creuser, l'article de Wikipédia en français est le seul travail accessible qui s'appuie sur les archives suisses, autrichiennes et allemandes plutôt que sur le livre de 1960.